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Pierre F,
À raison de dix kilomètres
à pied, tu sillonnais quotidiennement
la campagne.
Tu l’observais dans ses
mutations saisonnières.
Elle n’avait pour toi aucun
secret, si ce n’est ceux
que tu lui confiais. Tu semblais
trouver en elle le nécessaire
à l’équilibre
de tes pensées souvent
heureuses, bien que ta vie ne
l’ait pas toujours été…
Je t’ai souvent accompagné
dans tes virées, sous le
soleil, le vent, la pluie ou les
étoiles. Nous échangions
des leçons de choses, des
leçons d’être
à la croisée de
nos destinées. Tu as été,
durant toutes ces années,
un guide éclairé,
un vieil Indien qui m’a
fait prendre la piste de l’amitié.
La distance ne nous a jamais séparés,
je recevais de toi de nombreux
courriers. Par tes missives, tu
poursuivais la route de nos conversations.
Par elles, je me savais relié
aux hommes dépouillés
de tout orgueil au profit de la
fraternité. Pourquoi t’être,
à ce point, préoccupé
de ma santé ? D’autres
ne l’ont souvent pas ménagée,
m’allouant ainsi de quoi
me dépasser. Et comme tu
le savais, mon Pierre, la bêtise
- pour ne pas dire autre chose
- a toujours eu sur moi pour effet
de m’offrir un regain de
vitalité. Je me sens aujourd’hui
plus que jamais plein de vie.
Cette vie, indispensable pour
mener à bien ce qui m’importe
et ne cessera de m’occuper
: aimer l’autre. Tu vois,
toute l’attitude d’un
bon juif que je ne
suis pas, car pour moi, peu importe
que Dieu existe. Seul compte ce
que l’Homme peut faire afin
que ses semblables souffrent un
peu moins, ne fut-ce qu’un
temps, si court soit-il.
À
raison de quelques mètres
de trop, tu ne sillonneras plus
jamais la campagne.
Aujourd’hui 18 novembre
2000, je traîne ma douleur
dans la rue comme d’autres
promènent leur chien. Je
reprends cette lettre pour éviter
qu’une nationale m’empêche
de te parler. Ce n’est pas
une voiture qui va faucher notre
amitié et faire de toi
un pauvre type qui vole en l’air.
Non, tu n’es pas mort comme
cela… Tu avais trop de panache,
trop de coeur, trop de rides au
coin des yeux et l’habitude
des routes. Tu n’es pas
mort comme un vieil homme qui
revient de promenade et qui, parce
qu’une route reste à
traverser, ne parvient pas à
la franchir. Pour moi, Pierre,
tu es allé voir plus loin
si l’homme n’est pas
meilleur qu’ici-bas. S’il
a cessé les guerres, les
déportations, les génocides,
s’il a cessé d’exploiter
les enfants et de les prostituer.
Cet homme, qui en exclue d’autres
et de préférence
les plus faibles, s’est-il
civilisé au point de décider
que l’on ne parquera plus
les vieux dans des antichambres
de la mort ? Que les handicapés
mentaux ne se retrouveront plus,
parfois, là où jamais
on ne devrait les retrouver : dans
des services psychiatriques ?
« L’homme, cet animal
qui se tient debout pour prendre
moins de pluie et accrocher plus
de médailles sur sa poitrine
», a-t-il compris que le
sida, le cancer, les hépatites,
ne sont en rien des maladies honteuses
qu’il faut hypocritement
dissimuler sous de piètres
discours ? Je reviens à
toi, mon Pierre. Je reviens à
ton sourire, à la musique
de ton accent. Ce monde me fait
trop mal et tu me faisais tant
de bien. Je me glisse dans l’intelligence
de tes yeux grand ouverts sur
les autres. Car si l’on
voit de la flamme dans les yeux
des jeunes gens, c’est dans
l’oeil du vieillard que
l’on voit de la lumière.
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Que la
terre te soit lιgθre, Pierre.
1923 ~ 2000 |
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ILS NETAIENT PAS DES SAINTS,
ET POURTANT...
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LA TRIBU DES VIEUX SAGES |
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YVONNE |
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BIZARRE |
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