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« …À
présent, cela fait sept
jours que Monsieur Brain est en
proie à d’étranges
sensations et de curieuses pensées…
Les neurologues l’avaient
cependant prévenu : «
votre " déficit "
n’ira qu’en s’accentuant.
Il s’agit d’une "
dysfonction " de votre hémisphère
gauche. Dans quelques mois, vous
ne possèderez plus aucun
souvenir. » - « Y
compris le plus heureux, comme
ce que vous êtes en train
de me dire, docteur ? »
Ces médecins n’étaient
pas d’éminents spécialistes
de l’humour ; ils avaient
répliqué par un
silence congestionné et
un regard compatissant, avant
d’ajouter en conclusion
de cet entretien : « Il
sera souhaitable, le moment venu,
d’envisager une hospitalisation.
»
Monsieur Brain n’ignorait
pas que la pathologie qui l’affectait
risquerait, un jour, de bouleverser
sa vie. Depuis l’apparition
de ses premiers symptômes,
il avait lu nombre d’ouvrages
traitant de ce sujet. Aucun ne
laissait entrevoir une perspective
heureuse. Une chose avait tout
particulièrement retenu
son attention : si le naufrage,
en ce qui le concernait, allait
être de taille, il le serait
également pour la femme
qui partageait sa vie. Cette dernière
éventualité était
désormais écartée…
En effet, grâce à
une rencontre insolite, il savait
que son voyage au pays de la démence
s’effectuerait en douceur
et qu’il serait même,
selon son goût, empanaché
de rêve... C’est ainsi
qu’au sortir de sa consultation,
Monsieur Brain fut loin d’être
abattu. Il avait accueilli le
diagnostic de ces savants si délicats
et fins avec une distance telle,
qu’il associait au mot "
hémisphère "
celui de " boréal
”. En regagnant son domicile,
il s’imaginait, marchant
sous une lumière ocrée,
sa main enveloppant celle son
amie. Nul doute qu’il était
heureux, il était amoureux
d’une ravissante femme dont
le prénom répondait
à celui d’une planète.
C’est à l’angle
d’un boulevard et d’une
rue que, quelques mois plus tard,
Monsieur Brain fut totalement
perdu. Il se trouvait, pourtant,
au coeur de sa ville natale et,
qui plus est, sur le trajet qu’il
effectuait quotidiennement depuis
de nombreuses années. Il
eut beau regarder à l’entour,
pas un être ne lui suggéra
une quelconque impression, aucun
visage n’éveilla
le moindre sentiment. La vie était
en vie tandis qu’il n’en
était qu’un reste.
« J’ai largué
les amarres du bord de ce trottoir
» fut l’unique pensée
qui traversa l’esprit de
Monsieur Brain, le jour des funérailles
de sa mémoire.
Désormais, Monsieur Oliver
Brain, né le 15 octobre
1959 à Londres, est exilé
de son passé, de ses désirs,
de son identité. Retrouver
un peu d’ordre dans ce chaos
se révèle impossible.
En souverain, l’absurde
a détrôné
le raisonnable, alors que le sérieux
vient de céder la place
à l’incongru. Le
visage de notre homme exprime,
maintenant, un profond hébétement,
puis la surprise, avant de s’éclairer,
illuminé de l’intérieur.
D’un sourire blagueur, il
observe la vie, et plus précisément
l’absurdité d’une
telle agitation. Il lui semble
assister à un spectacle
où d’étranges
marionnettes courent après
le temps sans pouvoir l’arrêter.
Jamais la comédie humaine
ne lui était apparue sous
une lumière aussi étincelante.
« Quel éclat de vérité
au coeur du plus profond mensonge
! »
se dit Monsieur Brain.
Et tandis qu’il se laisse
traverser par la désuétude
des êtres et des choses,
sur le trottoir d’en face,
à l’autre bout du
vide, un petit homme l’observe
d’un regard protecteur.
D‘un pas à la fois
décidé et fragile,
Monsieur Dordye, Victor de son
prénom et trisomique de
son état, se dirige droit
en direction de Monsieur Brain.
Au passage de cet homme, insoucieux
des klaxons et de la tôle
froissée, les véhicules
se figent sur place, provoquant
un joyeux tintamarre de ferraille
qui n’attire pas pour autant
l’attention des deux hommes
que le destin a placés
sur le même chemin. Victor
est un homme dont le visage est
somptueusement éclairé
d’innocence. Ses cheveux
bruns sont soigneusement peignés
comme ceux des petits écoliers,
le matin de la rentrée
des classes. Ses larges épaules
soutiennent un sac à dos
contenant ce qu’il nomme
: " les outils du bonheur
”, un bon livre, de quoi
écrire et se nourrir. Il
se sent investi d’une mission
et le dit aisément à
qui peut l’entendre ; à
sa manière, avec ses mots
qu’il abandonne sur les
murs de la ville au cours de longues
pérégrinations.
Muni d’un morceau de craie,
il écrit avec un soin méticuleux
cette unique phrase : «
N’ayez pas peur, vous êtes
aimé. » Du matin
jusqu’au soir, ce petit
homme arpente les rues des grandes
villes flétries d’indifférence,
persuadé que son métier
d’homme consiste à
secourir celles ou ceux qui traversent
une épreuve.
Arrivé à la hauteur
de Monsieur Brain, il se place
face à lui afin de glisser
calmement son regard dans le vert
de ses yeux. Les deux hommes restent
ainsi, en pleine conversation.
Le silence est de mise, il règne
en Maître. Il a pris la
parole, tous deux l’écoutent,
éprouvant parfaitement
la clarté de son langage.
Unis par Dieu sait quel pacte,
ils se sourient. Puis ils marchent
vers un ailleurs que Monsieur
Brain ne soupçonne pas.
Dès l’entrée
d’un parc nommé "
Pétrus ", Monsieur
Brain aperçoit Mario dont
les pas semblent échapper
à la loi de la pesanteur.
Mario est un jardinier d’un
autre temps, celui où l’homme
savait observer, écouter,
méditer sans pour autant
se prétendre « Roi
de la création ».
Il tient délicatement un
Bouton d’Or entre ses mains.
Victor et Monsieur Brain le saluent
en silence. Privilégiant
l’éphémère
du Vivant, ils ne prononcent jamais
les mots qui choquent les fleurs,
encore moins ceux qui font pleurer
les enfants. Oliver Brain est
heureux, sujet à la plus
saine curiosité. Tout semble
lui délivrer une leçon
d’espérance. Dans
une nouvelle allée du parc,
Victor et notre ami font une autre
rencontre. Assis sur un banc comme
au bort d’un nimbus, Boubou
caresse le vent de quelques pensées
bleues… Boubou n’a
qu’un seul geste à
propos de ses confrères,
les bipèdes, si souvent
cons et si peu frères.
Il place, avec douceur et précision,
son index sur sa tempe. Oliver
et Boubou restent ainsi longtemps
à se regarder. Maintenant,
c’est à l’ombre
du soleil et à l’abri
des regards que Monsieur Brain
fait la connaissance d’un
homme qui n’existe que par
l’amour de son amie qui,
la tête appuyée dans
le creux de son épaule,
écoute ce que le bonheur
lui dicte. Hélène
et Jean-Pierre, depuis de nombreuses
années, se jurent l’éternité.
Au gré des personnes que
lui présente Victor, le
voyage d’Oliver Brain humanise
le diagnostic prétendument
irrémédiable, à
tel point qu’une nouvelle
mémoire germe en lui. Ce
voyage initiatique s'est poursuivi
durant des semaines. Il est, aujourd’hui,
prolongé par les lettres
que Victor Dordye a retrouvées
après le départ
de son ami. De simples lettres
dont les destinataires ne sont
autres que les enfants, les femmes
et les hommes qui ont redonné
un sens à la vie d’Oliver
Brain. Car, accompagné
de son amie, il s’est envolé
vers un hémisphère
qui n’a rien de cérébral.
»
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| Michel
BONY |
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QUI AVEC NOUS VIVEZ… |
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