ILS N’ÉTAIENT PAS DES SAINTS, ET POURTANT…
Extrait d’un livre en quête d’éditeur

«… Le hasard n’existe pas. Les rencontres se situent à un moment donné de la vie pour nourrir notre propre existence, telle une lumière qui vient éclairer ce que nous traversons, non pas dans l’obscurité mais dans la pénombre. Où se trouve cette lumière tandis que nous nous heurtons, que nous trébuchons et que, certaines fois, à genoux nous continuons d’avancer ? Pourquoi ne l’apercevons-nous pas ? Les raisons sont multiples autant que mystérieuses. Ma rencontre avec l’abbé Pierre et les compagnons d’Esteville, il y a aujourd’hui plus de trois ans, est venue à propos dans ma vie… »

« …À mon arrivée à Esteville, près de Rouen, Pierre F fut le premier compagnon à m'accueillir. Il se tenait immobile sous les arbres et observait si j’avais bien respecté la prudente et délicate indication “ Roulez au pas ”. D'un pas alerte, il s'approcha de la voiture et me dit : “ Bienvenue chez les vieux ! À part moi ils le sont tous ! Moi, c'est Pierre et toi... c'est comment ? ”… »

« …Je passai les heures qui suivirent en compagnie de l’abbé Pierre. Il m’accueillit en me tendant les mains. Il me regarda, puis m’invita à m’asseoir. Dans sa chambre éxigue, deux fenêtres laissaient entrer la lumière ; les livres, le courrier et les notes personnelles étaient rangés méticuleusement. Curieux de la personne bien plus que du personnage médiatique, je m’adressai donc à l’homme, riche de l’expérience d’une vie au service des “ oubliés ”. Je lui fis part de ce que j’avais pu observer au cours de mes voyages en Afrique de l’Ouest, dans des villages du Sénégal oriental, du Mali et de la Guinée Konacri, de ce qui, à l’âge de vingt-sept ans, m’avait bouleversé autant que révolté. Nous parlâmes également de la personne qui, bien que plus de ce monde, nous avait fait nous rencontrer. Une vieille dame humble et digne, une amie. Je lui dis combien j’avais été stupéfait par l’inhumanité de certaines maisons de retraite et qu’à mon avis, ni le luxe ni les progrès de la science ne pouvaient suppléer à ce qui est indispensable pour vieillir paisiblement, à savoir l’amour. Il me sourit et m’apprit que je me trouvais précisément dans une maison de retraite, ce que j’ignorais… »

« …Quelques minutes s’étaient écoulées lorsque Pierre F, au meilleur de sa forme, apparut et me dit : “ Veux-tu voir du pays ? ” Sans attendre ma réponse, il me précéda.
Sans un mot, je le suivis dans les couloirs de la maison. Arrivé au dernier étage, il ouvrit la porte de sa chambre et me dit : “ C’est ici que l’on voyage pour pas cher…, entre ! ” Je restai ébahi : les murs étaient tapissés de cartes postales de villes, de villages et de paysages du monde entier. Il s’agissait de lieux où le vieil homme avait vécu ainsi que d’autres où il aurait aimé vivre. Quelques visages se mêlaient à cette mosaïque d’images. À l’écouter, la réalité se confondait avec le rêve, tant les détails et les anecdotes, par le récit qu’il racontait, supposaient qu’il venait de rentrer de voyage.
Ainsi recouverts de cartes postales, les quatre murs de sa chambre étaient devenus les quatre points cardinaux. Il eut fallu plusieurs années pour parcourir ce voyage de quelques mètres linéaires. Tout y était ! Les mers et les fleuves, les montagnes et les plaines, les forêts et les déserts, les chutes d’eau et les lacs, parmi lesquels l’illustre Tanganyika d’Esteville : un lavabo bouché dans un coin de la pièce. Pierre F avait vécu en Algérie et en Indochine, des séjours où l’on ne rêve pas, “ offerts ” par la Légion.
Deux ou trois heures pour arpenter le monde et découvrir celui d’un homme aux rêves intacts. Ensemble, nous avons beaucoup voyagé, tous deux animés d’un irrésistible besoin de liberté. Pierre F est venu chez moi à Paris, une façon de continuer la route… »

« …Déjà, lors de cette première visite, j’avais constaté que le handicap de certains avait disparu face au besoin d’agir. Pierre C***, malgré ses mains estropiées, parcourait avec habileté des albums de timbres afin d’en chercher l’origine et la valeur. La main abîmée de Jean tenait fermement la loupe lui permettant de scruter chaque timbre. À la fabrication des couvertures, Jacqueline respirait normalement et si, de temps à autre, une vilaine toux troublait sa concentration, celle-ci était aussitôt reléguée au chapitre des inconvénients de la vie. La lenteur avec laquelle Abel était contraint de se déplacer pour atteindre sa mine de cuivre ne l’arrêtait pas. Afin de compenser son manque d’équilibre, il prenait appui contre son établi pour éventrer les objets contenant le métal semi-précieux. Le grand air du potager était le remède le mieux adapté à l’asthme de Robert. Christian, tel un homme décidé, ne semblait plus désorienté. À la lingerie, les machines tournaient rond sous l’oeil attentif de Fernand qui ne s’autorisait aucune défaillance. Bernard était l’exception qui confirme la règle, il était passé maître dans l’art de feindre d’être très occupé… »

« …Si j'entre dans une église, un temple, une synagogue ou une mosquée, c'est afin d’échapper aux bruits, aux gens et à l'agitation de la ville. Dans l’un de ces lieux qui, pour des raisons loin d'être divines, n'accueillent pas celles et ceux qui meurent de froid durant l'hiver, je m'adresse cependant à “ l'Au-dessus ” dans l'espoir qu'Il
m'écoute, sans être sûr qu'Il m'entende. Je ne prie pas, je Lui parle...
Je Lui parle de cette femme que j'ai vu tendre la main à ses semblables qui, bien qu'apparemment semblables, continuaient leur chemin, excités à l'idée que, d'ici quelques heures, tout devrait être prêt en ce 24 décembre.
Je Lui raconte comment cette autre femme, assise dans le coin d'un café, ni vieille ni jeune parce que sans âge, s'excusait d'en être là et n’attendait que quelques mots ou un sourire. Je demande à mon invisible et peu disert interlocuteur pourquoi, d'année en année, des femmes et des hommes de tous âges sont ignorés, humiliés, oubliés au coeur d'une ville qui s'offre un stade aux initiales indécentes : S D F. Un stade pouvant accueillir en un seul soir quatre-vingt mille personnes, tandis que des milliers d'autres, désignées par ces mêmes initiales, cherchent chaque nuit un refuge pour se reposer d'un jour de plus, d'un jour sans date, sans heure, sans lendemain…»
Michel Bony